Boule

Boule et son sourire quand elle venait me rejoindre
"Chienne!" Je n'ai jamais compris que cette interjection puisse être une insulte, pas après avoir connu Boule. Boule, c'était mon amie, et c'était la plus femme de toutes les chiennes que j'ai pu connaître. Elle avait une science du regard, de la posture et même du déhanchement, elle savait rire, mentir, ignorer et quand on la complimentait sur sa beauté elle détournait la tête et tendait une patte en l'agitant comme pour dire: "cessez, vous allez me faire rougir…" Pourtant c'est vrai qu'elle était belle ! Mélange d'un loulou de Poméranie et de je ne sais quel chien noir, elle avait le poil gris et blanc et portait la queue en trompette pour nous prévenir de son humeur. Dépliée et portée à l'horizontale, c'est qu'elle avait mauvaise conscience ou était d'humeur chagrine, la porter enroulée sur le dos était signe de disposition aux jeux ou à la promenade, rien de bien original, certes, mais ces nuances étaient très rapides et reflétaient toute la finesse de son esprit de chienne intelligente.
C'était une chienne-chef dans l'âme et elle menait sa meute à la patte et à l'œil. Les derniers temps, comme sa meute était composée d'une Terre-Neuve, d'un Saint-Bernard et de son fils, Titan, bâtard de Montages des Pyrénées, il valait mieux être du bon côté de leur amitié! Je me souviens être arrivée un jour devant le portail de la ferme, fermé, accueillie par les aboiements et les sauts de cette troupe impressionnante et j'ai dû me persuader qu'il s'agissait de signes de bienvenue avant d'oser pousser la grille. J'étais enceinte de ma fille aînée et quand les chiens me sont sauté dessus pour me dire bonjour, j'étais heureuse d'être contre le mur pour ne pas perdre l'équilibre…
Boule était très gentille mais elle avait un sens du territoire assez développé, elle n'appréciait guère les intrusions sur son territoire, c'est-à-dire les limites du hameau et bien des pauvres promeneurs doivent avoir un souvenir amer de leur comité d'accueil, humain ou canin d'ailleurs car nous non plus ne voyions pas d'un très bon œil ces "étrangers" qui venaient arpenter NOS chemins. Maintenant encore, je dois bien l'avouer, alors que je ne vais presque plus jamais dans ces lieux, je regarde d'un œil opaque les inconnus, alors que certains doivent vivre là-bas depuis bien plus longtemps que je n'y ai habité… Je ne suis pas fière de cet ostracisme mais ça touche à des sentiments de propriété d'enfant, ça ne se raisonne pas.
Boule est arrivée à la ferme vers l'âge de deux mois. Moins peut-être parce qu'elle était vraiment encore très pataude, boule chaude d'innocence, boutons de bottines pour les yeux et truffe piquée dans les poils du museau, comme celles des peluches. Quand je l'ai vue, j'ai eu un coup de foudre pour cette chienne, je l'ai prise dans mes bras et je suis allée lui faire faire le tour du hameau, je l'ai promenée ainsi en lui montrant tous les champs, les chemins, lui expliquant chaque endroit.

Boule embêtée par ma dernière lubie
Un lien très fort s'est créé entre nous. Ce n'était pas MA chienne, c'était mon amie-chienne. Nous jouions ensemble, nous nous promenions ensemble, elle venait souvent à la maison demander quelques friandises, sa gourmandise et sa curiosité l'amenaient à goûter de tout, même des cerises. Elle était assez menteuse pour faire croire à chaque maisonnée qu'elle était sa préférée en poussant des soupirs de satisfaction mais je m'en moque, je sais que c'est moi qu'elle préférait. Et si ce n'est pas vrai, laissez-moi le croire… Elle a allaité ses deux portées dans une des cabanes de la maison (une ancienne soue à cochon je crois) (je parle de la cabane, pas de la maison! Même si avec un seul robinet d'eau froide et pas de salle de bains, nous n'étions pas des modèles de propreté enfantine) et quand nous redescendions à la ville à la fin de l'été, elle retournait régulièrement vérifier si vraiment nous n'étions pas revenus.

Boule et les cerises
Il ne m'est pas très facile de parler d'elle parce que les liens affectifs très forts sont de l'ordre de l'indicible. Quand je "montais" (puisqu'il y avait une différence d'altitude de 200 m entre la vallée et le hameau) le week-end ou pendant des vacances scolaires, nous passions une bonne partie de notre temps ensemble. Sur les photos où je suis avec le poney par exemple, on peut la voir avec son fils Teddy à l'ombre d'un arbre, si je grimpais à un arbre, elle restait en bas à m'attendre (Teddy lui essayait de monter… il est même monté à une échelle pour me suivre dans la grange à foin!), quand je l'appelais elle venait en souriant me rejoindre. Quand je descendais dans la vallée, au pied du hameau, elle m'accompagnait et m'attendais en bas de l'immeuble d'amis. Elle ne portait pas de collier, même si je l'avais approximativement habituée à la laisse. De toutes façons, elle supportait tout de moi, même mes dressages inutiles. Quoique… J'avais tenté de lui apprendre deux ou trois ordres pour qu'elle reste sur le côté de la route quand une voiture arrivait par exemple, je n'avais pas envie qu'elle se fasse écraser par ces chauffards qui déboulaient dans la route en cul-de-sac! Elle obéissait à peu près jusqu'au moment où elle décidait que la plaisanterie avait assez duré.
Nos promenades… Se promener avec un chien libre est un tel plaisir! C'est comme si mes sens se démultipliaient en ayant accès à son univers canin. Je la voyais partir en avant, filer renifler une odeur importante, marquer son territoire en levant la patte (après tout, c'était elle le chef des chiens, elle n'allait pas s'abaisser à faire pipi à croupetons), partir en aboyant sur une piste invisible, revenir vers moi en courant pour reprendre contact et repartir mener sa vie de chien. C'est ce lien invisible, cette amitié chaude et constante, cette confiance inconditionnelle et souriante, qui ont marqué mes années d'adolescente, m'ont donné le goût du partage sans collier.

Boule (enceinte) et son déhanchement
Je me souviens d'une après-midi où je suis allée chercher Boule, j'avais mon sifflement à elle dédié que parfois les merles imitaient. Merle moqueur dit-on. Je l'ai trouvée dans la cour de la ferme, fort occupée à ronger une carcasse de poulet. Je l'ai appelée, l'ai invitée à m'accompagner. Elle m'a lancé son regard de chienne intelligente et m'a fait comprendre que là, vraiment, le moment était mal choisi, qu'un tel morceau ne pouvait s'abandonner à la convoitise des autres chiens. Je lui ai alors dit que je partais et qu'elle n'avait qu'à me rejoindre plus tard si elle en avait envie. Et c'est ce qu'elle a fait. Quelque temps plus tard, alors que je me promenais dans les champs du Plagirou, j'ai vu une flèche grise ouvrir les herbes en droite ligne vers moi et c'est une Boule ravie qui est venue se frotter contre mes jambes, me sauter dessus, me mordiller la main pour me dire son plaisir des retrouvailles avant de partir en éclaireuse pour explorer les coins et recoins des fourrés. Un chien "des villes" ne m'apportera jamais cette complicité rieuse…
Libellés : bavardages, enfance

5 commentaires:
c'est drôle, j'ai eu à peine plus tard, années de jeune galère, un chien batard magnifique qui s'appelait Bouly! il m'a suivi dans tous les boulots galères entre 20 et 26 ans..
toujours très agréable de te lire, conteuse ;0)
t"es pas là ou c'est mon comm qu'est pas passé?
Me voici de retour! Deux jours sans ordinateur... Je n'ai pas les mains qui tremblent mais bon, pas loin. Boule et Bouly, certainement deux chiens extraordinaires! Bien évidemment, un des chiots de Boule avait été appelé Bill...
trop forte toi, deux jours SANS!!;0)
Oui mais je triche!!! C'était pour cause d'enlèvement... Et depuis mon retour je rattrape mon retard avec avidité. Les plaisanteries les plus courtes sont les meilleures.
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